Arche photographique - Gilles Martin

Des Images pour la conscience

Des images, toujours plus d’images. Télévision, Internet, téléphonie, magazines, expositions, publicités : charmés ou écœurés, mais toujours pris dans les filets. Piégés par des univers de plus en plus virtuels, comme la vie sauvage est piégée dans un monde qui n’est plus fait pour elle. Ces images du monde nous auraient-elles fait oublier le monde ? Et comment va-t-il ce monde, le sait-on vraiment ?
Gilles Martin a décidé de nous donner des nouvelles de la faune sauvage telle qu’elle va, telle qu’elle s’en va peut-être. La faune sauvage comme indicateur d’un mot aussi galvaudé que malmené : la biodiversité. Pour cela, il utilise la photographie dans ce qu’elle a de plus noble : une image qui a quelque chose de profond à révéler. Un témoignage, une émotion. Gilles Martin a donc choisi de témoigner. De l’essentiel : du monde vivant, de mondes qui se meurent. Son champ d’action, c’est la Nature même ; son engagement, c’est de montrer ces créatures qui vacillent au-dessus de l’abîme : celui de l’extinction.
Elles sont des centaines hélas, et leur liste, de déserts en forêts, de montagnes en mangroves, résonne à la longue comme une malédiction aux oreilles humaines. Nous ne pouvons qu’être pris de vertige en faisant la somme de ce que nous avons déjà détruit. Le Dodo ou le Tigre de Tasmanie, dont, vaguement coupables, nous scrutons les yeux de verre au fond des collections muséographiques, annoncent-ils des légions d’animaux naturalisés, relégués aux vitrines des muséums et au souvenir ?
Mais si l’humanité est douée pour la soustraction, elle a aussi quelques sursauts. L’homme se souvient parfois qu’il est intelligent et, mieux, doué d’une conscience, d’une morale. Alors, il parle biodiversité, protection de la nature, écologie.
Il agit. Car aujourd’hui, nous n’avons plus l’excuse de ne pas savoir. Nous pouvons être lucides avec désespoir ou avec rage. Gilles Martin a choisi de se battre avec ses moyens. Ceux d’un photographe qui va tirer le portrait des espèces menacées : celles qui sont au bord de l’anéantissement, celles qui ont encore une petite chance. Elles se situent exactement sur cette frange étroite où nous pouvons encore agir : c’est maintenant, dans les dix ans, et tous ensemble. Des images qui s’apparentent à un cri d’alarme, des images compte à rebours. La mission est urgente et colossale : elle entraîne Gilles Martin sur les six continents et pour des années, comme un moine-soldat de la photographie naturaliste. Après quinze ans de travail et cent pays plus tard, ses photographies seront là comme un manifeste. Alors, il faudra bien les regarder en face, car chacune d’entre elles nous racontera le destin d’un animal qui a failli mourir. Et s’il n’est plus là, définitivement, aurons-nous encore le courage de rendre à ces bêtes empaillées leur regard de verre ?

L’engagement d’un « écophotographe »
Depuis plusieurs années, Gilles Martin s’est engagé dans un projet qui dépasse le cadre de la photographie pour toucher celui de nos consciences. Son ambition : créer, à l’aube du IIIe millénaire, une « Arche de Noé photographique planétaire » ; photographier, avant qu’il ne soit trop tard, la faune sauvage en danger ; témoigner de ces espèces rares et menacées inscrites sur la « Liste rouge » de l’UICN.
Cette démarche d’envergure, initiée dans la décennie 90, n’a pas d’équivalent, tant sur la couverture géographique que dans la diversité des espèces photographiées. Un travail de fond planifié sur plusieurs années et sur tous les continents du globe. Gilles Martin s’est assigné un but : utiliser la photographie, son pouvoir d’émerveillement et sa capacité à informer pour donner l’alerte. Ses images accueilleront toutes les beautés du monde vivant, mais elles iront au-delà de la célébration esthétique : elles montreront sa fragilité, elles feront appel à la responsabilité humaine.

L’urgence d’une cause
Au cours de sa longue histoire, la planète bleue a déjà connu cinq extinctions de masse, dont la plus célèbre sonna le glas des dinosaures. La 6e extinction de masse à laquelle nous assistons en ce début de XXIe siècle est due exclusivement à l’impact d’une espèce dominante sur son environnement : Homo sapiens. Actuellement, 27 000 espèces disparaissent chaque année, 74 par jour, 3 par heure. Une espèce animale ou végétale est rayée de notre planète toutes les vingt minutes !

Comprendre la biodiversité
Néologisme apparu au cours des années 1980, le terme “ biodiversité ” s’est imposé au Sommet de la Terre de 1992.
Il désigne la diversité biologique, autrement dit l’ensemble des espèces vivantes, leur variabilité génétique et la diversité des écosystèmes qu’elles forment, c’est-à-dire des liens qui les unissent entre elles et à leur milieu naturel.
Or, nous sommes confrontés à une importante crise de la biodiversité liée à l’évolution de nos modes de vie. La vitesse, les causes et les conséquences de ce phénomène restent discutées.
Depuis la signature de la Convention internationale de la diversité biologique, en 1992, et sa ratification par 175 pays, le monde s’est engagé à réduire significativement son érosion… avec une efficacité toute relative.
Avec l’eau, l’énergie, la santé et l’agriculture, la biodiversité figurait parmi les cinq piliers du développement durable retenus par l'Organisation des Nations Unies en préparation du sommet de Johannesburg, en 2002. Mais il est difficile d’en estimer la valeur et les connaissances à ce sujet n’en sont qu’à leurs balbutiements. On estime ainsi qu'environ 10 % seulement des espèces existantes sont connues, soit entre 1,3 et 1,5 million d’espèces décrites pour 10 à 30 millions d'espèces vivantes.
Une chose est sûre néanmoins : notre existence est inextricablement liée à la diversité des espèces vivantes, source de nombreux services écologiques dont nous bénéficions indirectement (nourriture, médicaments, textiles, matériaux de construction…).